Nanotechnologies : un débat public online mort-né ?
Posted on 22. oct, 2009 by Dimitri Granger in communication publique
Depuis quelques jours,
les internautes français peuvent participer au débat public national sur les
nanotechnologies.
Pour les non initiés, les nanotechnologies
concernent "la conception, la caractérisation, la production et
l’application de structures, dispositifs et systèmes par le contrôle de la
forme et de la taille à une échelle nanométrique".
Si le sujet est donc ardu pour le
commun des mortels, cette utilisation de l'infiniment petit trouve des
applications concrètes dans de multiples aspects de la vie quotidienne :
produits chimiques, vêtements, cosmétiques ou encore dans le domaine médical.
De l'avis de nombreux
experts, les nanotechnologies amènent la science aux frontières de la
connaissance. Si les bénéfices (notamment en matière de santé) sont évidents, on mesure encore mal les risques : "A l'échelle du nanomètre, les propriétés de la matière changent.
C'est ce qui donne aux nanomatériaux des qualités de résistance, de dureté, de
flexibilité, d'adhésion ou de répulsion recherchées par les industriels. Mais
c'est aussi ce qui les rend plus réactifs. Or, du fait leur taille minuscule,
ces particules sont susceptibles de pénétrer sous la peau et, en cas
d'inhalation ou d'ingestion, de franchir les barrières intestinales,
hématoencéphalique et placentaire qui protègent l'organisme."
expliquait récemment un
article du Monde.
Bref, la question des nanotechnologies est un débat complexe, par nature peu accessible au commun des mortels, dans lesquels intérêts économiques, scientifiques et
politiques s'entremêlent.
De son côté, l'opinion française, profondément
marquée par les affaires du sang contaminé, de la vache folle ou de l'amiante,
est aujourd'hui méfiante.
De fait, les oppositions sont
nombreuses. L'association
Vivagora est notamment la plus active sur le sujet depuis de nombreuses
années. Les questions posées sont souvent les mêmes que celles adressées aux
OGM : manque de transparence, pression supposée des lobbys industriels, … Une
opposition systématique et idéologiquement colorée qui n'est pas non plus un
gage de neutralité absolue mais qui a le mérite de placer le sujet sur la place
publique numérique.
Pour avoir une idée des
principaux enjeux, voir cet
article complet sur InternetActu.net
Face aux septiques, un grand débat national
Pour faire face à se scepticisme,
l'Etat a décidé d'organiser un grand débat public. Ce débat, puisqu'il est
présenté comme tel, s'appuie sur des réunions "physiques" dans 17
grandes villes, et sur un espace dédié pour le débat.
Dans une interview accordée au
Monde, Jean Bergougnoux, ancien directeur général d'EDF et ex-président de la SNCF, le directeur de ce
débat ne s'en cache pas : il mise beaucoup sur ce débat online pour toucher le
plus grande nombre et élever le niveau global de connaissance des français sur
le sujet. A la question du journaliste l'interrogeant sur le risque de voir le
débat confiné aux "experts" (associations, scientifiques,
industriels), le directeur nous interpelle sur le rôle presque miraculeux que
doit jouer le web : "Nous misons
aussi beaucoup sur notre site Internet. Nous pensons toucher ainsi plusieurs
centaines de milliers de personnes. Par son ampleur, cette expérience de
démocratie participative est une première.".
L'idée est de faire remonter une
synthèse auprès des ministères concernés. Ceux-ci, nous explique Jean
Bergougnoux, "auront alors trois mois pour faire connaître les suites
qu'ils entendent lui donner.". Si l'initiative semble louable et pleine de
bonnes intentions, les objectifs paraissent donc un peu flous. Informer,
influencer la politique gouvernementale (qui a déjà engagée 70 millions
d'euros, ce qui est peu au regard des enjeux industriels), débattre … tout
cela alors que les nanotechnologies sont déjà présentes dans notre vie quotidienne
depuis longtemps.
La manière dont est
organisé et lancé ce débat amène plusieurs remarques.
D'abord, on peut souligner que le
plan de communication autour du débat n'a rien d'impressionnant. Pas de radio,
peu de publicité… Sans doute des contraintes budgétaires mais qui permet aux
opposants de s’insurger facilement sur les objectifs réels : « Pour exemple à Toulouse l'info a été
communiquée par une affichette collée une heure avant le démarrage dudit débat
à l'Arche Marengo dans un lieu bien à l'écart. Le débat qui n'en n'est pas un
est juste là pour faire passer le message que bientôt nous allons manger des
nanos à toutes les sauces. » s’énerve un internaute sur le site
officiel.
De plus, lorsque l'on se penche
sur le site du débat, on peut craindre que le débat ne se fasse ailleurs.
Au delà d'une ergonomie peu
enviable, on comprend assez rapidement que le débat est orienté dans un sens
précis. Si l'internaute curieux souhaite s'informer et se faire un avis, il a
accès à une "base
de connaissance" impressionnante de
plusieurs centaines de pages entièrement consacrées à valoriser l'énorme
potentiel des nanos et dans laquelle on trouve à peine … dix lignes sur les
risques liés à ces technologies !
Une fois donc s'être fait un
avis, l'internaute peut poser des questions et contribuer (téléphone, courrier
et email ou via formulaire) et surtout participer de façon « libre ».
Las, de puis le début du débat,
le 14, on note en tout et pour tout une cinquantaine
d’avis publiés (le nombre attribué à chaque contribution laisse penser que
plusieurs n’ont pas passé le filtre de la modération). Chose amusante, l'un des
contributions est semble t-il issue de Mars Chocolat Europe qui explique qu’elle
"n'emploie aucune nanoparticule dans ses fabrications
industrielles." (l'accusation avait été formulée par le Canard enchainée il y a quelques semaines). Mais à part cela, aucun risque
.
Quelques dizaines de
contributions tout au plus à date : on est loin, malheureusement, des ambitions
affichées par l'organisateur et de l'expérience démocratique unique en son
genre.
Il est à craindre que le débat
sur les Nanos ne soit plus "déceptif" qu’autre chose. Il est par exemple
particulièrement dommage de ne pas pouvoir lire les questions des autres
internautes (le processus se fait par formulaire) ou d’avoir un système de
hiérarchisation des avis/questions, facilitant la lecture et le tri. Les processus d'apprentissage collectif
fonctionnent mieux en voyant ce sur quoi les autres s'interrogent.
Autre point, espérons qu’un blog
sera rapidement mis en place (à l’image de ce débat local)
afin de servir de fil rouge, de guide, tout au long des débats.
Le débat se fera ailleurs… ou pas !
En toute logique, les
commentateurs et opposants eux, ne sont pas muets. Citons Agoravox
par exemple qui explique vouloir "couvrir
les réunions publiques qui se dérouleront près de chez vous (et) faire
connaître votre avis et vos arguments". A n'en pas douter, le débat
sera plus animé que sur le site officiel. De son côté, Rue89 appelait à boycotter
le débat public, au motif que ce n'est qu'un simulacre de démocratie. Les
nombreux commentaires se focalisent en particulier sur les modalités de débat.
En réalité, et en dehors de toute
considération sur le fond (risque/opportunité des nanos, principe de
précaution/principe de réalité économique), il est clair que ce débat risque
d’être mort-né, en tout cas sur le site officiel. Assez complexe pour freiner
les ardeurs du grand public, ce "débat" sera trusté par deux blocs
qui s'opposeront, souvent sans nuance, en copiant des argumentaires pré-existants.
L'expérience du Grenelle
L'expérience du Grenelle de
l'environnement en 2007 est à ce titre éclairante. Les milliers de
contributions d'internautes ne témoignaient pas d'une expertise collective. Les
débats entre experts avaient eu lieu à huit-clos durant plusieurs semaines. Les
internautes pouvaient ensuite réagir aux conclusions via forum.gouv (un livre blanc avait d'ailleurs été publié à partir des milliers de contributions), et
surtout s'informer, comprendre et s'intégrer dans un processus global dans
lequel toutes les voix (ou presque) s'étaient exprimées. Surtout, la communication
gouvernementale faisait de ce "moment participatif" un véritable temps fort du Grenelle, en
y mettant les moyens, sur le web et ailleurs.
On peut d'ailleurs estimer, même si aucune
étude à ma connaissance n'existe sur le sujet, que la prise de conscience
progressive au sein de l'opinion sur les questions environnementales aux cours des dernières années est en
partie liée à cette expérience du débat du Grenelle (sans être naïf bien-sûr sur la
réalité de la prise de décision in fine).
Au final, sur ce genre de sujet,
on peut se demander si l'intérêt n'est donc pas moins d'influencer la décision
politique que d'élever le niveau global de connaissances des
internautes/citoyens. Du point de vue de nos gouvernants, l'essentiel n'est-il
pas d'éviter que l'opinion ne se laisse happer par les discours alarmistes
(voir sur ce sujet le billet
de Jean-Laurent Cassely sur Slate.fr) ?
Nous allons néanmoins suivre de
près le déroulement et un billet de bilan sera proposé à la fin des débats. Pour les très courageux, voir
cette vidéo du Cea "Comment
faire des nanotechnologies une affaire publique ?".

Bonjour,
Le site de la CPDP nano n’est clairement pas un site de débat en ligne. Une autre CPDP tente actuellement une telle démarche (http://www.debatpublic-traitement-dechets-ivry.org) mais c’est une première à la CNDP.
Pour du débat en ligne sur les nanos, il vaut mieux regarder ce que propose l’association Sciences et Démocratie (http://www.sciences-et-democratie.net). Elle adressera d’ailleurs à la CPDP nano une synthèse des échanges qui auront eu lieu sur son site.
Concernant l’impact du Grenelle de l’Environnement sur la prise de conscience collective, je crois au contraire qu’il est minime. La population était déjà fortement sensibilisée à la question environnementale. Elle l’est encore plus aujourd’hui, certes, mais c’est par l’ampleur qu’à pris le sujet dans les medias avant tout, et grâce à des moments forts lancés par quelques personnalités…
Philippe,
Merci de ce commentaire enrichissant qui va me permettre de préciser certains points.
Il est clair que le site « officiel » n’est pas un site de débat. Pour autant, l’url est bien debatpublic-nano.org… Les mots ont un sens. Vous parlez de sciences-et-democratie.net à juste titre. L’initiative est hyper intéressante mais ne remplace pas un débat initié par les autorités publiques. Et la preuve en est qu’il est possible de mettre en place une véritable mécanique de « contribution citoyenne ».
Sur le Grenelle, mon propos n’était pas de dire que la prise de conscience des français était liée uniquement au web. Les Hulot, Al Gore et Cie ont fortement contribué à la sensibilisation des esprits.
Néanmoins, dire que le débat public, et notamment en ligne, n’a servit à rien (ou quasi) me semble un peu déprimant. Cela avait au moins permis de « sortir » les questions environnementales des sphères uniquement réservées aux experts (associations, ong, lobby,…).
Mais ce n’est qu’une intuition
dg
D’accord sur le fait que les mots ont un sens. Et je suis de ceux que l’absence d’un débat en ligne dans le cadre officiel a vraiment déçu. On ne va pas me faire croire que c’est une question de budget, compte tenu des enjeux de ce débat. Déçu aussi par l’absence de diffusion vidéo en ligne simultanément aux réunions publiques.
Attention, je ne dis pas que le débat en ligne du Grenelle n’a servi a rien. 14000 messages postés, 12000 publiés, ce n’est pas rien ! Mais ce chiffre indique plutôt que les réflexions étaient déjà à un stade avancé dans la population. A l’inverse, avec les nano, le public peu au fait du sujet peine à s’exprimer. Il serait intéressant de comparer l’ampleur des relais presse pour le lancement dans les 2 cas…
Sinon online on a le site de pièces et main d’ œuvre a grenoble qui collecte pas mal d’ infos critiques depuis un moment
Franchement, il faudrait – outre un site fait pour un vrai débat, si tant est que cela se centralise de nos jours – des années d’évangélisation avant de pouvoir en débattre sérieusement dans le public. En dehors d’Hubert Guillaud, qui tente de faire connaitre les nanotech à un large public ? C’est très prématuré tout cela…
Occasion ratée, en effet, c’est vraiment dommage. Il parait que quelques répondants au marché avaient proposé un vrai débat public en ligne…
Tant pis pour l’occasion rêvée de faire du web un lieu d’élargissement à cette occasion, le site de la CPDP ne fait pas honneur à leur démarche, trop fonctionnelle, trop froide, trop « on l’a fait, vous voyez »…
Il faudra attendre un autre moment. Se présentera-t-il ?
Je trouve que votre article est une insulte à toutes les personnes, qu’elles soient pro ou anti, qui ont contribué à ce débat via les cahiers d’acteur que l’on retrouve aisément sur le site consacré au débat(http://www.debatpublic-nano.org/documents/liste-cahier-acteurs.html)
C’est intéressant de vous voir promouvoir une évangélisation avant tout débat. Car l’évangélisation, comme son nom l’indiqué, est djà biaisée, non ? Les fonctions d’évangélisation dans les entreprises high-tech que vous connaissez bien chez RWW ne précèdent ni ne s’opposent aux débats sur les usages parmi la population, ils viennent les compléter, les renforcer, les éclairer.
Pourquoi n’aurait-on pas la même chose ici ? Pourquoi croire que sur les nanotechs, le public a plus besoin d’être éduqués que sur les nouvelles technologies de l’information ou autre ? JE trouve cette posture assez curieuse…